Président du 27ème Festival du Film Britannique de Dinard, Claude Lelouch a pris entre deux projections le temps de répondre aux questions d’AlloCiné.

AlloCiné : Après Beaune et Gérardmer, vous voici président du jury du Festival du Film Britannique de Dinard. Vous présidez tous les jurys, cette année !

Claude Lelouch : C’est devenu mon deuxième métier ! J’aime le cinéma, je vois pratiquement un film par jour, même quand je ne suis pas en festival. C’est une nourriture dont j’ai besoin. Ça reste ma distraction préférée et à chaque fois qu’on me propose d’être président d’un festival, j’ai plutôt tendance à dire oui. C’est l’occasion de profiter de films que je n’aurais peut-être pas été voir. En général, dans les festivals, il y a des films qui sortiront et d’autres qui ne sortiront jamais. Donc mon appétit de films est nourri. Quand on aime, on ne compte pas, et j’aime le cinéma plus que tout au monde. Ce n’est rien, pour moi, de voir deux ou trois films par jour.

Vous qui n’avez guère apprécié être jugé au début de votre carrière, vous semblez passer sans problème du côté du jury !

La vie est une compétition, dans tous les domaines. C’est une course d’emmerdements au pays des merveilles. Que ce soit pour la politique, le sport, dans la vie… Une femme vous préfère à quelqu’un d’autre… tout est compétition ! Si, de temps en temps, il y a des arbitres honnêtes, dans ce monde compétitif, il faut en profiter. Donc j’essaie d’être un arbitre honnête. C’est mon devoir. On n’évitera jamais la compétition, elle est là dès le premier jour, avec les spermatozoïdes qui se lancent dans la course ! C’est un univers sélectif, et ce n’est pas à moi de dire si c’est bien ou mal. C’est aussi ça qui fait qu’aujourd’hui, le monde de l’égoïsme est devenu insupportable. Il va falloir que le monde du partage soit remplacé par le partage du monde. C’est toujours désagréable de dire qu’untel est meilleur que les autres, mais puisque c’est inévitable, autant faire appel à des gens qui le font bien. Je m’y suis employé chaque fois qu’on a fait appel à moi. J’ai même donné ma démission une année à Cannes parce qu’on essayait de me manipuler.

A propos du cinéma britannique, à quel point l’aimez-vous et quels sont vos meilleurs souvenirs de films d’outre-Manche ?

Le cinéma britannique est élégant. C’est le cinéma américain sans les Américains, leur outrance, leur obsession d’aller chercher le public. J’aime le cinéma américain parce que c’est celui qui m’a fait aimer le cinéma : le western, les comédies musicales ont beaucoup compté dans mes inspirations. Mais, avec le temps, le cinéma américain m’intéresse moins que le cinéma anglais, plus européen. C’est un cinéma d’auteur, qui recherche la qualité, qui a de l’humour. Et puis il y a… de Hitchcock à David Lean… ce n’est pas rien ! D’ailleurs, David Lean fait partie de mes trois réalisateurs préférés à ce jour. Prenez Brève Rencontre, Vacances à Venise, Le Docteur Jivago, Le Pont de la rivière Kwaï, Lawrence d’Arabie… combien de metteurs en scène peuvent boxer dans toutes ces catégories? À sa façon c’est un grand champion de boxe, il est de ceux qui acceptent de passer d’une catégorie à l’autre. Hitchcock est au Panthéon du cinéma, mais il s’est quasiment cantonné à une sorte de films. Il joue toujours sur le même ressort, un ressort merveilleux et dont on ne se lasse pas, certes. Mais David Lean a davantage navigué dans le cinéma, un cinéma qui touche toutes les foules. J’adore James Bond aussi, dans un autre registre. Il fait partie du patrimoine britannique. Evidemment, je ne parle pas de Ken Loach, Stephen Frears, Mike Leigh… qui sont des gens qui ont vraiment marqué l’histoire du cinéma. La liste est longue ! On n’aime pas le cinéma si on n’aime pas le cinéma britannique. J’ai été d’autant plus heureux d’accepter cette invitation.

Est-ce difficile d’être président du jury du Festival du Film Britannique l’année du Brexit ?

Non, parce qu’on oublie vite les conneries. On ne retient que les belles choses. Le Brexit, c’est une erreur. Les Britanniques vont perdre un ou deux ans d’efficacité. Déjà, la plupart des votants regrettent. Je pense que ce vote est le résultat d’une humeur passagère, mais les artistes ne sont pas touchés par le Brexit, parce que leurs idées n’ont pas de frontière. Les traces laissées par les artistes depuis le début de l’humanité nous ont permis de construire l’histoire du monde. Plus que les hommes politiques qui radotent. Les artistes sont de meilleurs observateurs. Victor Hugo a mieux compris son époque que Napoléon. Je ne pense pas que le Brexit va pénalise les œuvres d’art. Il va pénaliser l’économie. Les yaourts anglais vont peut-être se vendre un peu moins bien que les yaourts français, mais pas le cinéma.

Vous avez vu toute la compétition, déjà ?

Il m’en manque encore un.

Qu’est-ce qui a retenu particulièrement votre attention ?

Il y a un côté très noir dans la compétition, mais aussi une forme d’optimisme. C’est le jour et la nuit, mais les deux sont complémentaires. Les emmerdes fabriquent le bonheur. Moi, j’aime la vie avec toutes ses contradictions. Je suis capable d’aimer tous les films que j’ai vus. J’ai une petite préférence aujourd’hui pour un film qui a une écriture cinématographique un peu plus pointue que les autres et j’espère qu’il sera à l’arrivée ! Il faut en même temps récompenser le public, ne pas le trahir, parce qu’il nous fait confiance. C’est toujours dommage, un jury qui trompe le public. Mais j’aime aussi qu’un prix récompense celui qui a pris des risques dans l’écriture cinématographique. Donc si on peut récompenser deux films…

Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

Je viens de terminer Chacun sa vie. C’est un film choral avec une trentaine de stars du cinéma français qui ont accepté de venir faire joujou avec moi. J’ai 46 films à mon actif, qui se répartissent en trois catégories. Première catégorie, les histoires d’amour, parce que je suis fasciné parce ce qui pousse deux personnes à vouloir aller dans le même lit avant de se donner tant de mal pour ne plus y retourner. Deuxième catégorie, les films choraux comme Les Uns et les autres, parce que j’aime particulièrement l’idée que nous soyons tous reliés par un fil invisible. Enfin il y a mes films sur des cons parce que ce sont eux qui font les plus belles comédies. Déjà, on est toujours le con de quelqu’un. Il ne faut jamais l’oublier. Et puis, les conneries sont joyeuses. J’ai essayé dans ce dernier film de raconter des histoires d’amour dans un film choral en laissant la parole aux cons.

Il y a cinquante ans, vous avez reçu la Palme d’Or pour Un homme et une femme. Racontez-nous le souvenir que vous en gardez.

Aux innocents les mains pleines. J’étais jeune. J’avais 26 ou 27 ans. Je ne l’ai appréciée qu’après. J’étais trop jeune pour apprécier la Palme, les Oscars, les Golden Globes… Les récompenses tombaient les unes après les autres. Aujourd’hui, je mesure à quel point ce film a eu droit à tous les miracles. Il ressortira le 16 novembre prochain dans le monde entier en copie restaurée. Mais ce qui me fait le plus plaisir, c’est de voir que les jeunes d’aujourd’hui le reçoivent comme les jeunes d’il y a cinquante ans. C’est bien la preuve que le film a résisté au temps qui passe, ce temps qui, à mes yeux,est le plus grand des critiques.

Claude Lelouch vient de publier Le dictionnaire de ma vie aux éditions Kero. Prix de vente : 17€

Propos recueillis par Gauthier Jurgensen à Dinard le 30/09/2016

A voir aussi : notre interview de Claude Lelouch pour son dernier film, Un + Une

"Un + une", 50 ans après "Un homme et une femme"

 

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