Ce mercredi sort “L’Intouchable, Harvey Weinstein”, qui retrace l’ascension et la chute du producteur accusé de multiples agressions sexuelles et de viols. Rencontre avec la réalisatrice du documentaire, Ursula Macfarlane.

En octobre 2017 éclate l’affaire Harvey Weinstein : plusieurs femmes accusent le producteur de harcèlement, d’agression sexuelle ou de viol. Rencontre avec Ursula Macfarlane, réalisatrice du documentaire L’Intouchable, Harvey Weinstein, qui raconte l’ascension et la chute du magnat d’Hollywood au travers de nombreux témoignages, et en livre un portrait terrifiant.

AlloCiné : Comment êtes-vous arrivée sur ce projet ?

Ursula Macfarlane : Quand le scandale a éclaté, en octobre 2017, Simon Chinn, le producteur, avec qui j’avais déjà travaillé, m’a appelée et m’a dit : « Je veux faire ce film. Est-ce que tu veux en être ? » J’ai immédiatement accepté, bien sûr ! En tant que femme, en tant que réalisatrice, je pensais que c’était l’histoire de notre époque, j’avais l’impression que quelque chose changeait dans l’air du temps. On était très optimistes, très enthousiastes, on se disait : « On a libéré la parole des femmes ! » Maintenant, c’est un peu différent, car son procès va commencer en septembre, mais on n’est plus du tout sûrs de ce qui va se passer. L’histoire continue et ce n’est pas gagné. 

Qu’avez-vous ressenti lorsque vous avez découvert l’affaire Weinstein ?

Le comble, c’était le nombre d’accusations. C’est ce qui m’a secouée. Chaque femme sait qu’il y a de multiples agressions sexuelles tous les jours, dans toutes les entreprises, toutes les couches de la société. Personnellement, je n’ai jamais subi d’agression, mais je connais bien le sexisme ordinaire. Dans mon entourage proche, je connais des femmes qui ont été violées, agressées, donc je n’étais pas surprise de la violence des faits. C’est le nombre de victimes, pour un seul homme, qui m’a paru incroyable. Harvey Weinstein est un être un peu mythique, il représente plus que lui-même. C’est le plus grand, le plus gros… Il est énorme. C’est un personnage à la fois très doué, avec beaucoup de talent, mais aussi un peu dégueulasse et qui inspire la peur. Dans les premiers jours suivant les premières publications, c’était fou : Gwyneth Paltrow, Angelina Jolie, Mira Sorvino, Rosanna Arquette… C’était sans fin et c’était bouleversant. 

A quel point a-t-il été difficile de recueillir les témoignages pour le documentaire ?

C’était très difficile, surtout pour les anciens collègues d’Harvey Weinstein chez Miramax et The Weinstein Company. Pour les femmes, c’est dur de témoigner, mais c’est une prise de parole libératrice, tandis que pour les ex-collègues, il y avait un sentiment de culpabilité. Certains, dans son entourage proche, savaient, mais beaucoup soupçonnaient des choses et préféraient rester dans le déni. Certains expliquent qu’ils éprouvent une sorte de syndrome du survivant et c’est très humain. On a tous été témoins, au travail, en famille, dans un groupe d’amis, d’actes problématiques, mais on ne s’interpose pas toujours. Souvent, on laisse passer. Tout le monde peut s’identifier. 

Parmi les femmes qui témoignent dans le documentaire, on ne retrouve pas forcément les plus médiatisées. Certaines, comme Rosanna Arquette, sont présentes, mais ce sont pour beaucoup des femmes que l’on connaît moins, voire pas du tout. C’était ce que vous souhaitiez dès le départ ?

On a eu beaucoup de refus, évidemment. On a essayé de parler avec tout le monde, mais c’est compliqué. Certaines ont parlé avec le New York Times, le New Yorker, et j’ai l’impression qu’elles voulaient tourner la page. On a beaucoup discuté avec certaines, qui étaient prêtes à parler, mais qui ont décidé de ne pas aller au bout au dernier moment. Finalement, c’est très bien qu’on ait pu donner la parole à d’autres femmes, moins médiatisées. Les interviews ont duré trois ou quatre heures, c’était très pénible pour elles et vraiment épuisant, mais c’était important, car beaucoup de victimes pensent qu’on n’écoute pas vraiment leur histoire.

Le témoignage de la première victime d’Harvey Weinstein, Hope D’Amore, est particulièrement bouleversant. 

C’est très touchant, car la peine et la honte sont palpables sur son visage. Beaucoup de gens demandent pourquoi ces femmes ne parlent que maintenant, mais ce n’est pas aussi simple que ça ! Le traumatisme est tel qu’on fait souvent comme si rien n’était arrivé pour survivre. 

Au-delà des refus de témoigner, avez-vous reçu des menaces de la part du clan Weinstein ?

Non, on a écrit énormément d’e-mails à son avocat, car on aurait vraiment voulu faire une interview. Il a dit non bien sûr et c’est quelque chose que je regrette beaucoup, car j’aurais tellement aimé m’asseoir en face de lui et lui poser des questions… Mais évidemment, il n’allait pas faire une chose pareille. Peut-être un jour, s’il ne va pas en prison… En tout cas, non, pas de menaces. Je pense qu’il était très occupé à préparer son procès, et puis, qu’est-ce qu’il pourrait faire ?

Avec toutes ces heures de rushes, comment avez-vous réussi faire un film aussi court ? Avez-vous envisagé à un moment de faire une série ?

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Non, on a toujours su qu’il n’y aurait pas assez de matériau pour faire une série. Je pense que la durée est bonne, car je ne voulais pas que les gens s’ennuient. J’ai toujours vu le film comme une tragédie grecque en trois actes, avec l’ascension, le retour de fortune et la chute. Je me suis aussi beaucoup inspirée de Mulholland Drive et de ces films sur la face sombre de Hollywood. Je voulais aussi faire un film où on allait essayer de comprendre les rêves des jeunes qui arrivent à Hollywood, car c’est quelque chose avec lequel il a vraiment joué avec ses victimes. Il y aura certainement une série plus tard, dans dix ans, car d’autres personnes auront certainement envie de parler. 

Avez-vous découvert des choses que vous n’aviez pas déjà lues dans les journaux et qui vous ont marquée ? 

J’ignorais tout de la bagarre entre Harvey et les deux journalistes. C’était une histoire très étonnante, complètement surréaliste. La puissance qu’il avait sur la presse, le pouvoir de faire détruire des preuves d’une agression, c’est complètement fou ! J’aurais voulu comprendre son enfance, c’est la chose que je regrette le plus. On a parlé avec Bob Weinstein, mais finalement, il a décidé de ne pas participer, ce que je comprends. Je crois qu’ils ne se sont pas parlé depuis cinq ans, ils ne s’entendaient pas du tout. Il a donné plusieurs interviews en disant qu’il n’avait rien à voir avec son frère, qu’il ne savait rien… Bon… Mais j’aurais voulu en savoir plus sur son enfance, sur leurs parents, l’ambiance de leur enfance, et Bob aurait pu nous donner des clés. Je pense qu’Harvey Weinstein a été très complexé physiquement : il est très laid, gros, pataud… Peut-être que dans dix ans, on pourra en savoir davantage…

Vous avez encore une frustration ?

Oui, j’ai une petite frustration, j’aimerais beaucoup comprendre. Un de ces jours, je pense que j’essaierai de parler à nouveau avec Bob. 

Au-delà de la violence envers le femmes – et c’est en cela que l’histoire avec les journalistes est très intéressante -, vous saisissez aussi sa violence tout court, vous montrez que c’est quelqu’un de violent avec tout le monde. 

Oui, physiquement, psychologiquement… Au bureau, il jetait des cendriers à la tête des gens ! Lorsque j’étais à Sundance, j’ai discuté avec un vendeur de la boutique du festival. Il me demandait pourquoi j’étais à Sundance, je lui ai parlé du documentaire. Il m’a raconté qu’il avait travaillé au festival pendant des années et qu’une année, il était portier au cinéma. Harvey Weinstein est arrivé, le film allait commencer et la salle était archi-complète. Il lui a dit qu’il était désolé, mais qu’il ne pouvait pas le laisser entrer. Apparemment, Harvey Weinstein l’a plaqué contre le mur en le prenant à la gorge et s’est mis à hurler : “Vous allez me laisser entrer, bordel !” Le jeune homme n’a pas cédé, ce qui est sacrément courageux ! Il y a plein d’histoires comme ça, mais malheureusement, c’est difficile de les vérifier donc on n’a pas pu les inclure dans le documentaire. 

Est-ce important pour vous que le film sorte en salle en France, un pays où l’affaire Weinstein n’a pas eu le retentissement qu’on aurait pu espérer, où la parole reste très verrouillée ? Pensez-vous que cela peut débloquer quelque chose ? 

Oh oui, j’espère ! C’est absolument vrai. Juste après que le scandale a éclaté, j’étais venue voir une amie à Paris et on discutait avec une autre femme, une écrivaine très féministe, qui m’a demandé ce que je pensais de #MeToo. Je lui ai répondu que je trouvais cela très important et elle m’a demandé si je ne trouvais pas cela un peu exagéré… Au même moment, il y avait cette tribune publiée par Catherine Deneuve et d’autres et je me souviens l’avoie lue et avoir trouvé ça complètement ridicule ! Cela disait que si on vous frotte dans le métro, ça veut dire que vous êtes séduisante… Mais non, c’est une agression sexuelle ! J’avais l’impression que cette femme pensait que #MeToo, c’était la fin de la séduction. Pas du tout ! Je pense que la séduction est très importante, mais la différence, c’est l’agression ! Ce n’est pas du tout la même chose ! Ici, en France, j’ai l’impression que c’est un peu flou, alors que pour moi c’est très simple. J’ai entendu plusieurs personnes, des femmes même, dire : “Tu es sûre qu’elle ne cherchaient pas quelque chose ? Elle est allée dans la chambre, c’était le soir, c’est une actrice, elle portait une jolie robe…” Oui, elle cherchait un travail, elle cherchait un rôle, elle ne cherchait pas à être agressée ou violée ! 

La question de la libération de la parole est centrale aujourd’hui. Vous avez certainement vu Leaving Neverland, le documentaire où deux hommes racontent les agressions subies de la part de Michael Jackson, par exemple. Pensez-vous que cela tient à l’ère du temps et que quelque chose est vraiment en train de se passer ou que cela va rester éphémère ?

Je ne pense pas que ce soit éphémère. Michael Jackson est mort, donc c’est différent, mais je pense qu’un homme comme Harvey Weinstein ne pourra jamais travailler ou se réinsérer dans la société. En en même temps, quand on voit Luc Besson, Bryan Singer… Evidemment, on est présummé innocent et c’est primordial, mais le poids du témoignage devrait aussi être primordial. Il faut continuer à parler et il faut que les lois changent. Dans le féminisme, il y a toujours des contrecoups, on le voit en ce moment aux Etats-Unis avec Trump, avec Kavanaugh, avec l’avortement… C’est effrayant. Quelqu’un qui travaille pour les ventes internationales du film m’a dit l’autre jour que si Weinstein n’allait pas en prison, cela annulerait complètement les effets de #MeToo ou #TimesUp, que les femmes se demanderaient à quoi bon parler pour obtenir un tel résultat. Je suis inquiète, c’est sûr, mais je suis très fière qu’on ait pu faire un film qui donne la parole à ces femmes incroyablement fortes et qu’il sorte juste avant le procès de Weinstein, car entre le moment où l’affaire est sortie et aujourd’hui, on a oublié un peu les voix des femmes. 

Aujourd’hui, en tant que réalisatrice, est-ce que vous observez des améliorations dans l’industrie cinématographique, dans le regard des hommes, dans leur manière de laisser les femmes s’exprimer ?

Cela dépend des pays. Aux Etats-Unis, j’ai le sentiment qu’il y a une vraie évolution et il y a des réalisatrices, comme Ava DuVernay, qui sont très engagées. En Angleterre, l’industrie est beaucoup plus petite et en France, on m’a dit qu’il y avait des quotas pour obtenir des financements [à partir de 2019, le CNC à créé un bonus dont pourront bénéficier les films qui intègrent autant de femmes que d’hommes dans les postes d’encadrement de leur équipe de tournage, qui représentera 15% du soutien accordé au film par le CNC, ndr]. C’est une question culturelle, aussi. Il y a une prise de conscience, mais cela prend du temps pour se concrétiser. Il faut être vigilants. Evidemment, il faut continuer à travailler avec des hommes, mais il faut aussi vraiment encourager la jeune génération de femmes qui veulent travailler dans le cinéma. Quand j’étais jeune, les femmes que j’admirais n’étaient pas vraiment prêtes à m’aider, je ne sais pas pourquoi. Il faut être solidaires. 

Quels sont les modèles féminins qui vous ont inspirée et vous inspirent pour faire ce métier ?

C’est une question intéressante ! Beaucoup de cinéastes françaises : Agnès Varda, Claire Denis… Thelma Schoonmaker également, la monteuse de Martin Scorsese. En Angleterre, du côté du documentaire, il y avait Beeban Kidron, Louise Osmond, Joanna Hogg. Aux Etats-Unis, Ava DuVernay, évidemment, Kathryn Bigelow, même si je n’ai pas tellement aimé ses derniers films. Surtout Agnès Varda, finalement. 

La bande-annonce de L’Intouchable, Harvey Weinstein, en salle dès aujourd’hui :

L'Intouchable, Harvey Weinstein Bande-annonce VO

 

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